> Consulter > Vertitude N°35 - 2ème semestre 2010

Tribune - Le citoyen, l'élu, Claude Allegre et le climat

Sylvestre Huet,
Journaliste à Libération, spécialisé en sciences. Auteur de “Quel climat pour demain ?” (Calmann Lévy, 2000) et de “L'imposteur, c'est lui. Réponse à Claude Allègre” (Stock, 2010).

Les citoyens, les élus, les gouvernements et les média doivent-ils prendre le temps d'écouter et décider de donner largement la parole à l'ancien ministre Claude Allègre sur les sciences du climat ? Le succès de son dernier livre “L'imposture climatique” montre que nombreux le font. L'une des raisons de l'écho reçu par Claude Allègre c'est sa posture du scientifique compétent. Posture qui impressionne nombre de responsables politiques et de citoyens, troublés par son curriculum vitae scientifique. Il obtient ainsi une exposition médiatique écrasante, comparée à celles des véritables spécialistes du climat, à la télévision, la radio, dans nombre de journaux. Mais que vaut-elle ?

Cette posture est une imposture. Totale, brutale, scandaleuse, inexcusable. Elle ne fait aucun doute dans les laboratoires de sciences du climat. Sa brutalité est telle qu'elle paralyse la plupart des scientifiques, incapables de se confronter au mensonge sans scrupule sur leur terrain. J'en ai fait la démonstration dans le livre “L'imposteur, c'est lui” avec les multiples mensonges dont Claude Allègre s'est rendu coupable : sur les textes ou le fonctionnement du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat,  sur le contenu de la Convention climat de l'ONU, les
falsifications de courbes de températures, l'attribution à des scientifiques d'opinions inverses des leurs.... Claude Allègre sait qu'invoquer un hiver froid ici et maintenant pour contester une projection climatique fondée sur la physique de l'effet de serre est une ineptie. Mais il sait aussi qu'un tel argument, pour faux qu'il est, n'en est pas moins convaincant car son efficacité est fonction des ignorances, normales et excusables, du grand public. Donc, il l'utilise. Ce faisant, il rompt avec l'éthique de l'universitaire. Il sait que l'intégrité morale et scientifique de l'énorme majorité de ses collègues est de haut niveau. Mais n'hésite pas à la mettre en cause, surfant sur la crainte que les conséquences d'usages négatifs des techno-sciences ont pu faire naitre dans nos sociétés sur la valeur des sciences.

Le diagnostic des climatologues est désagréable pour la plupart des citoyens, des consommateurs, des élus, des gouvernements. Ils n'ont certes pas émis de recommandations, mais ont répondu à une des questions posées : quel niveau de changement climatique (exprimé de manière simpliste en température globale) faut-il mieux ne pas dépasser ? Les effets de “seuils”, ont-ils répondu, sont aux environs de 2°C de plus que le climat des années 1950-70. Au delà, les changements s'accélèrent vigoureusement, des risques de bascules climatiques apparaissent dont les conséquences deviennent de plus en plus difficile à gérer. Ce danger n'a rien à voir avec le slogan “sauvons la planète” ou “la survie de l'espèce humaine”. Il s'agit de variations brutales et fortes des moyennes et des extrêmes climatiques qui se traduiront en défis redoutables pour l'agriculture, la gestion des ressources naturelles (pêches, forêts), celles des côtes et basses plaines menacées par les eaux montantes, le déplacement forcé de dizaines de
millions de personnes, la protection contre les événements météo extrêmes… exemples de la vaste et rapide transformation géographique que signifierait un changement climatique dépassant ce seuil. L'essentiel du danger provenant de la rapidité du changement plus que du point d'arrivée, c'est l'instabilité qui coûte et menace les capacités d'adaptation et d'anticipation des sociétés. Que faut-il faire pour se donner une bonne chance d'éviter de dépasser ce seuil ? Diviser par deux nos émissions de gaz à effet de serre d'ici 2050. Donc de 80 % celles des actuels pays riches et industrialisés. Voilà la réponse, désagréable mais sincère, des climatologues.

Personne n'a “envie” de s'imposer un tel objectif, même s'il correspond à une autre exigence : économiser les
ressources de gaz et de pétrole pour permettre à nos descendants de les utiliser eux aussi. Sans changements profonds – technologiques, de mode de consommations, sociaux, géopolitiques, de production et de distribution des richesses – cet objectif n'est pas réaliste. Devant un tel défi, tout discours que l'on pourrait estimer justifié au plan scientifique et qui annoncerait son inutilité devient la branche à laquelle se raccrocher. Claude Allègre le sait, il en joue. Mais son discours n'est pas fondé sur le savoir produit par des milliers de scientifiques. Et cela doit être connu. Des citoyens, de élus et des gouvernements.
   


Vertitude N°35 - 2ème semestre 2010 > Sommaire
  1. VM 35 - Version Feuilletable
  2. VM 35 - PDF
  3. Edito - A quel temps conjuguer l’adaptation ?
  4. Tribune - Le citoyen, l'élu, Claude Allegre et le climat
  5. Horizon 2050 : quel futur climatique ?
  6. Changement climatique : quels risques au niveau mondial ?
  7. Les politiques d’adaptation, s’amorcent en Europe
  8. Territoires - Les enjeux de l’adaptation
  9. Territoires - Les enjeux de l’adaptation au changement climatique
  10. Territoires - Comment adapter nos infrastructures ?
  11. Territoires - Une vrai stratégie d’adaptation implique une augmentation des coûts
  12. Territoires - Les régions, prêtes à s’adapter ?
  13. Territoires - Le cycle de l'eau menacé en montagne
  14. Territoires - Stations de montagne Mieux s’adapter pour mieux se développer
  15. Territoires - Il n’existe pas une seule recette, il faut se diversifier
  16. Territoires - Les Pyrénées s’engagent dans l’adaptation au changement climatique
  17. Territoires - Comment adapter notre littoral à un climat en mutation ?
  18. Economie - Adaptation : contrainte ou opportunité pour les entreprises ?
  19. Economie - Nous ne pourrons plus construire demain comme hier
  20. Economie - Passer du concept du chêne à celui du roseau
  21. Economie - Un compromis entre les données techniques et les capacités d’investissement
  22. Economie - La SNCF, sur la voie de l’adaptation
  23. Risques - Adaptation : une nouvelle approche des risques ?
  24. Risques - Changement climatique : la réponse des assureurs
  25. Agriculture - Le changement climatique remodelera le paysage agricole
  26. Biodiversité sous pression
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