Contrôle ou confiance ?
Jean-Christophe CARTERON,
Direction de l’innovation et de la RSE, Euromed Management
Ceux qui ont eu la chance de visiter le sous-continent indien savent que survivre sur la route semble parfois plus relever de la bienveillance des milliers de divinités que d’une quelconque logique rationnelle.
J’étais à New Delhi il y a quelques années. Regardant avec perplexité le chaos apparent aux abords d’un rond point, j’essayais de comprendre les rapports de force. Qui a la priorité ? Est-ce le plus gros véhicule, le plus bruyant, le plus coloré, le plus rapide ?...
Lisant probablement dans mes pensées, un ami indien me proposa gentiment de m’expliquer la magie de tout cela. D’abord enthousiaste, je fus beaucoup plus perplexe lorsqu’il me dit : « Prends mes clefs de voiture et essaie … ».
« En Inde, nous n’avons pas beaucoup de règles sur les routes, en fait nous en avons juste une seule… et un principe. Notre seule règle c’est que nous roulons généralement à gauche ». « Et le principe ? » lui demandais-je avec appréhension. « Votre principal problème en Occident, c’est que vous espérez toujours quelque chose de quelqu’un. Sur les routes indiennes, n’espère rien ! Ne considère pas les autres véhicules comme étant conduit par des humains, mais roule comme si tu étais dans la savane africaine ».
En fait, j’ai eu la chance de conduire dans pas mal de pays africains et je sais en effet que dans la savane, on ne doit rien espérer. Conduire au milieu d’animaux sauvages forme à être constamment attentif à la réaction impulsive des buffles, aux comportements capricieux des zèbres ou aux sauts erratiques des gazelles.
Un peu crispé je l’avoue, je prenais quand même les clefs. Essayant de paraitre à l’aise, je démarrais l’engin et m’engouffrais dans le Chaos...
Et finalement, à ma grande surprise, j’ai survécu.
De retour à Marseille, J’essayais de voir quelles leçons je pouvais tirer de cette expérience. Si on y réfléchi, on s’aperçoit qu’un « bon conducteur » en occident est quelqu’un qui connait et respecte le Code de la route. En Inde, un bon conducteur est celui qui sait utiliser ses yeux et ses reflexes.
Poussons un peu le raisonnement. Pour réduire le nombre de morts sur les routes en France, nous devons augmenter le nombre de règles, et par conséquence réduire les marges de manœuvre, et finalement la liberté de chacun : mettre une deuxième ceinture de sécurité, des airbags, utiliser des radars.
La solution pour réduire les accidents en Inde serait d’augmenter la capacité de chacun à être réactif en vérifiant sa vue et en lui donnant des Gameboy pour augmenter ses réflexes !
Sachant que la route tue aussi en France, quelle est la meilleure solution ? Doit-on augmenter le nombre de lois et règlements ? Ou doit-on aider les gens à être plus réactifs ? Plus autonomes ?
Dans un système linéaire la première solution peut paraitre la plus raisonnable mais dans un monde complexe en mutation permanente, ou demain ne ressemblera en rien à hier, les organisations véritablement innovantes sont celles qui se sont autorisées à faire confiance à leurs collaborateurs, à croire en leur potentiel, au delà de leur fiche de poste ou de leur expertise. Ceux dont la mission est de déployer des stratégies de développement durable ou de monter des projets environnementaux, savent que l’humain peut être le pire des freins au changement comme le meilleur des démultiplicateurs. Il nous appartient peut être de repenser nos méthodes managériales et d’ajouter aux démarches structurées des espaces de liberté propres a l’émergence de nouvelles idées.